Infertilité au Togo : le combat silencieux des couples en quête d’un enfant
Entre souffrance intime, pression sociale et insuffisance de l’offre de soins, des milliers de couples togolais vivent chaque jour le poids de l’infertilité. Pourtant, derrière les larmes et les préjugés, la médecine progresse et l’espoir renaît. Reportage.
Dans la salle d’attente d’un cabinet de gynécologie à Lomé, les regards se croisent sans se rencontrer. Les conversations sont rares. Chacun semble porter un secret trop lourd pour être partagé. Des femmes serrent leur dossier médical contre leur poitrine. À leurs côtés, quelques hommes gardent le silence. Tous sont venus pour une même raison : comprendre pourquoi, malgré les années de mariage, aucun enfant n’est venu agrandir leur foyer.
Au Togo, comme dans de nombreuses sociétés africaines, donner naissance reste bien plus qu’un événement familial. La maternité et la paternité constituent des marqueurs sociaux, parfois même une condition d’intégration dans la communauté. Lorsqu’un couple ne parvient pas à concevoir, la souffrance dépasse largement le cadre médical.
L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) estime qu’environ une personne sur six dans le monde sera confrontée à l’infertilité au cours de sa vie. Cette réalité touche aussi bien les hommes que les femmes, même si les responsabilités continuent, dans bien des cas, d’être attribuées presque exclusivement à ces dernières.
Une douleur qui ne se voit pas
« Chaque fête de famille devenait une épreuve. On nous demandait toujours : “Alors, c’est pour quand le bébé ?” À force, nous avons arrêté de participer aux cérémonies. » Ce témoignage, recueilli dans un reportage réalisé par notre rédaction auprès d’un couple ayant souhaité conserver l’anonymat, résume le quotidien de nombreuses familles togolaises confrontées à l’infertilité.
Dans certains foyers, les conseils fusent. Les recettes traditionnelles se multiplient. Les consultations chez les tradipraticiens succèdent aux visites dans les hôpitaux. Les dépenses s’accumulent.
Pour beaucoup, la souffrance est aggravée par le regard de l’entourage.
« Ce n’est pas seulement une maladie. C’est une blessure sociale », confie une psychologue spécialisée dans l’accompagnement des couples, rencontrée à Lomé.
Cette pression culturelle conduit parfois à des ruptures conjugales, à la polygamie ou encore à des violences psychologiques, principalement dirigées contre les femmes, alors même que les causes de l’infertilité concernent les deux sexes.
L’homme aussi peut être concerné
Longtemps, dans l’imaginaire collectif, l’absence d’enfant était automatiquement attribuée à la femme. La science raconte pourtant une autre histoire. Selon l’OMS, les causes de l’infertilité sont réparties entre facteurs féminins, masculins, mixtes ou parfois inexpliqués. Les anomalies du sperme, certaines infections, les troubles hormonaux, les maladies des trompes, l’endométriose ou encore des facteurs environnementaux peuvent être en cause.
Pourtant, beaucoup d’hommes hésitent encore à réaliser un spermogramme. Cette réticence retarde souvent le diagnostic.
Les spécialistes rappellent désormais que le bilan d’infertilité doit toujours concerner les deux membres du couple, afin d’éviter des années de traitements inutiles.
Une prise en charge encore insuffisante
Au Togo, la question mobilise progressivement les professionnels de santé. En effet, créée en 2020, la Société de fertilité du Togo (SOFT) s’est donné pour mission d’améliorer la prévention, le diagnostic et la prise en charge de l’infertilité.
L’organisation souligne que l’infertilité constitue un véritable problème de santé publique. Elle relève également plusieurs difficultés : insuffisance de spécialistes, recours fréquent à des personnes non qualifiées, accès limité aux techniques modernes d’assistance médicale à la procréation et coût élevé des traitements.
Selon la SOFT, de nombreux couples perdent plusieurs années avant d’être orientés vers des structures adaptées.
Pendant ce temps, certaines pathologies évoluent et réduisent les chances d’obtenir une grossesse.
Le poids des croyances
Dans plusieurs localités du pays, l’infertilité continue d’être interprétée à travers des croyances spirituelles ou mystiques. Sorts, malédictions familiales, envoûtements…
Ces explications conduisent parfois des couples à abandonner les soins médicaux au profit de solutions sans fondement scientifique.
Les médecins ne rejettent pas les dimensions culturelles de cette souffrance, mais insistent sur la nécessité d’un diagnostic médical précoce.
Une infection sexuellement transmissible mal soignée, une obstruction des trompes, un déséquilibre hormonal ou une varicocèle peuvent être traités lorsqu’ils sont détectés suffisamment tôt.
Quand la médecine redonne espoir
Contrairement aux idées reçues, l’infertilité n’est pas toujours définitive. Les progrès réalisés ces dernières années permettent aujourd’hui de proposer différentes solutions : traitements hormonaux, chirurgie reproductive, amélioration de l’hygiène de vie, insémination artificielle ou fécondation in vitro selon les indications médicales.
L’OMS insiste également sur l’importance de rendre ces soins plus accessibles dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, où leur coût demeure souvent prohibitif.
Au Togo, même si les techniques de procréation médicalement assistée restent encore peu développées, plusieurs spécialistes poursuivent leur formation afin d’améliorer progressivement l’offre de soins.
La SOFT fait notamment du plaidoyer auprès des autorités sanitaires l’une de ses priorités afin de renforcer les capacités nationales et faciliter l’accès aux traitements.
Prévenir plutôt que subir
Les spécialistes rappellent que certaines causes d’infertilité peuvent être évitées. En effet, le traitement rapide des infections sexuellement transmissibles, la lutte contre les avortements non sécurisés, une meilleure prise en charge des complications obstétricales ainsi qu’une bonne hygiène de vie contribuent à préserver la fertilité.
Le tabac, l’alcool, certaines drogues, l’obésité et l’exposition à certains polluants figurent également parmi les facteurs susceptibles d’altérer la fertilité, chez les hommes comme chez les femmes.
Les médecins recommandent également de consulter sans tarder lorsqu’un couple n’obtient pas de grossesse après douze mois de rapports sexuels réguliers non protégés, ou plus tôt lorsque la femme a plus de 35 ans ou présente des facteurs de risque.
Briser enfin le silence
Au-delà des traitements, c’est un changement de regard que réclament les associations et les professionnels de santé.
L’infertilité ne devrait plus être un sujet honteux. Elle ne devrait plus conduire à l’exclusion sociale, aux accusations ou aux violences. Elle mérite d’être reconnue comme une maladie nécessitant écoute, accompagnement psychologique et prise en charge médicale.
Dans les couloirs des centres de consultation, les couples continuent d’attendre. Certains repartiront avec un traitement. D’autres devront poursuivre les examens. D’autres encore entendront enfin un diagnostic qui mettra un nom sur des années d’incompréhension.
Tous partagent néanmoins une même espérance, car derrière chaque dossier médical se cache un projet de vie. Et derrière chaque couple qui franchit la porte d’un service de fertilité demeure une conviction, fragile mais tenace : celle qu’un jour, peut-être, le silence laissera place aux premiers cris d’un enfant.
