Togo/Foot/Professionnalisation: rêve légitime, conditions insuffisantes ?
La professionnalisation du football ne se décrète pas. Elle est l’aboutissement d’un long processus reposant sur des préalables clairs. Or, à l’épreuve des faits, le projet togolais semble avancer plus vite que ses fondations.
Annoncée depuis 2022 comme un tournant historique, la professionnalisation du football togolais est entrée, en janvier 2026, dans une phase dite « pratique » avec la création officielle de la Ligue de football professionnel du Togo (LFPT). À neuf mois du lancement du tout premier championnat professionnel de l’histoire du pays, prévu pour septembre 2026, une question centrale s’impose : le Togo dispose-t-il réellement des moyens institutionnels, financiers et structurels pour réussir ce basculement ?
La professionnalisation du football ne se décrète pas. Elle est l’aboutissement d’un long processus reposant sur des préalables clairs : infrastructures adéquates, cadre juridique et financier solide, clubs structurés en sociétés sportives, formation des acteurs, gouvernance crédible et attractivité économique. Or, à l’épreuve des faits, le projet togolais semble avancer plus vite que ses fondations.
De grandes annonces, peu de réalisations visibles
Depuis les premières réflexions lancées en 2022 par la Fédération togolaise de football (FTF) et le ministère en charge des Sports, les communications officielles se sont multipliées. Lors de la création de la LFPT, le président de la FTF, Guy Akpovy, a évoqué « un travail acharné mené depuis plusieurs années » pour redéfinir un cadre juridique, technique et économique viable. Un discours volontariste certes, mais qui peine à convaincre une grande partie des observateurs du football local.
Sur le terrain, les signes tangibles de cette professionnalisation restent rares. Aucun nouveau stade homologué n’a été livré. Les clubs ne sont pas encore transformés en véritables sociétés sportives. Le statut du joueur professionnel demeure flou. Les mécanismes de financement du futur championnat ne sont pas clairement définis. Autant de zones d’ombre qui alimentent le scepticisme.
Le talon d’Achille des infrastructures
Le défi des infrastructures apparaît comme le plus urgent. Le Togo dispose aujourd’hui de très peu de stades répondant aux standards requis pour une compétition professionnelle. À Lomé, le stade municipal est sursollicité, tandis que dans plusieurs régions, les enceintes sportives sont vétustes ou inadaptées.
Pour le journaliste sportif David Assimadi, ce manque constitue un obstacle majeur : « On ne peut pas parler de professionnalisation sans infrastructures conformes. À quelques mois du lancement annoncé, il faudrait engager des travaux d’envergure dans des délais très courts, ce qui paraît difficilement réalisable. »
La comparaison avec la sous-région est éloquente. Au Ghana, la Ghana Premier League repose sur un réseau de stades rénovés ou reconstruits après la crise sécuritaire de 2001, avec des exigences strictes en matière d’homologation. En Côte d’Ivoire, la professionnalisation s’est appuyée sur les infrastructures héritées de la CAN 2023, offrant aux clubs des enceintes modernes et fonctionnelles. Au Sénégal, la Ligue professionnelle bénéficie d’investissements étatiques progressifs et d’un partenariat structurant avec des sponsors majeurs.
Un modèle économique fragile
Au-delà des infrastructures, la question du financement soulève de sérieuses inquiétudes. Dans le championnat actuel, l’État togolais s’est engagé à verser une subvention de 10 millions de francs CFA par club, un montant dont le paiement a souvent été irrégulier. Pourtant, pour le futur championnat professionnel, un accompagnement de 70 millions de francs CFA par club est annoncé.
Une promesse ambitieuse, mais jugée peu réaliste par plusieurs acteurs. « Si l’État a déjà du mal à honorer des engagements bien moindres, on est en droit de se demander d’où viendront ces ressources supplémentaires », s’interroge David Assimadi, tout en laissant une marge d’espoir à une éventuelle amélioration de la situation économique nationale.
À titre de comparaison, le Ghana, la Côte d’Ivoire et le Sénégal ont progressivement réduit la dépendance des clubs vis-à-vis des subventions publiques, en développant les droits TV, le sponsoring, le marketing sportif et la billetterie. Des leviers encore très peu exploités au Togo.
Une gouvernance et une méthode questionnées
Autre sujet de préoccupation : la gouvernance de la nouvelle Ligue professionnelle et l’identité de ses dirigeants, qui ne rassurent pas pleinement l’opinion sportive. Pour Dela Ayité, journaliste togolais, le problème est aussi méthodologique. Il plaide pour une transition graduelle : « Une semi-professionnalisation aurait permis de tester le modèle, de corriger les insuffisances et d’éviter un choc brutal. L’exemple du Gabon, où la professionnalisation s’est soldée par un échec, doit nous servir de leçon. »
Au Sénégal comme en Côte d’Ivoire, la professionnalisation s’est faite par étapes, avec une montée en puissance progressive des exigences imposées aux clubs. Une approche prudente qui contraste avec la volonté togolaise de basculer rapidement vers un professionnalisme intégral.
Un pari risqué mais pas encore perdu
L’objectif affiché de la professionnalisation du football togolais (amélioration de la gouvernance, élévation du niveau de jeu, création d’emplois et d’une véritable industrie sportive) est unanimement salué. Mais entre l’ambition et la réalité, le fossé reste important. Et c’est là le hic.
À neuf mois du coup d’envoi annoncé, le projet ressemble davantage à un pari risqué qu’à une réforme solidement préparée. Sans investissements massifs, sans cadre clair et sans une implication réelle de tous les acteurs, la professionnalisation pourrait bien devenir un projet mort-né. À moins d’un sursaut collectif et d’une réorientation stratégique inspirée des modèles réussis de la sous-région.
