Chronique: quand l’art refuse un seul centre
Il y a des moments où l’art cesse d’être un simple objet exposé pour devenir un langage collectif, un espace de respiration, une prise de position face au monde.
Il y a des moments où l’art cesse d’être un simple objet exposé pour devenir un langage collectif, un espace de respiration, une prise de position face au monde. La clôture des Résidences internationales de créations artistiques et culturelles (RICAC) ART TO GO 2026 s’est inscrite dans cette dynamique. Plus qu’un événement de fin de parcours, elle a révélé une conviction forte : la création contemporaine ne se pense plus depuis un centre unique, mais depuis une pluralité de pôles qui coexistent, se confrontent et s’enrichissent.
Durant près de deux semaines, artistes venus d’horizons différents ont partagé un même espace de travail, mais surtout des manières diverses de voir, de dire et de ressentir le monde. Le thème choisi cette année, « La métaphore multipolaire », n’avait rien d’anodin. Il ne promettait ni confort intellectuel ni consensus immédiat. Au contraire, il invitait à l’inconfort fertile, à la remise en question des certitudes, à l’acceptation des contradictions comme moteurs de création.
Dans un contexte mondial marqué par les fragmentations – politiques, culturelles, identitaires – la métaphore multipolaire agit comme une réponse artistique. Elle refuse la domination d’un récit unique, d’une esthétique hégémonique ou d’une lecture imposée du réel. Aux RICAC, cette idée n’est pas restée théorique. Elle s’est incarnée dans les échanges entre disciplines, dans les frottements entre esthétiques, dans les discussions parfois rugueuses, parfois silencieuses, qui précèdent l’émergence d’une œuvre juste.
Les œuvres présentées à l’issue de la résidence ne sont pas des productions isolées. Elles portent en elles les traces de rencontres humaines et artistiques. Elles racontent les langues échangées, les gestes observés, les références déplacées. Elles témoignent d’un processus où l’artiste accepte d’être transformé par l’autre, par le contexte, par le doute. Ici, la création devient un acte relationnel, presque politique : créer avec, plutôt que créer contre ou au-dessus.
L’exposition de clôture n’a donc rien d’une simple vitrine finale. Elle s’apparente davantage à une cartographie sensible. Chaque œuvre y est un point de force, un pôle autonome, mais jamais dominateur. Aucune ne prétend résumer le monde. Ensemble, elles proposent une lecture éclatée, multiple, parfois déroutante, mais profondément honnête de notre époque. Elles invitent le regardeur à abandonner l’idée d’une interprétation unique, au profit d’une pluralité de sens assumée.
Dans ce cadre, la remise des ART’ PLASTIC AWARDS prend une signification particulière. Il ne s’agit pas de classer ou de hiérarchiser de manière rigide. Le trophée devient un geste symbolique de reconnaissance : reconnaissance de l’engagement, de l’audace, de la rigueur, mais aussi de la générosité humaine dont les artistes ont fait preuve tout au long de la résidence. Récompenser, ici, c’est saluer un parcours, un risque pris, une posture artistique ouverte au dialogue.
Cette aventure collective n’aurait toutefois pas été possible sans un écosystème souvent invisible. Derrière les œuvres, il y a le travail discret mais essentiel des équipes de coordination, de médiation et de production. Il y a aussi la confiance des partenaires et des institutions qui ont cru en la pertinence du projet, et bien sûr le public, sans lequel l’œuvre reste inachevée. Car l’art ne s’accomplit pleinement que dans la rencontre avec l’autre.
À travers les RICAC ART TO GO 2026, une idée s’impose : l’art n’a pas vocation à simplifier le réel. Dans un monde en quête de réponses rapides et de vérités simplifiées, il ose au contraire la complexité. Il rend le monde plus habitable en acceptant sa diversité, ses tensions et ses zones d’ombre. Il ouvre des espaces où les pôles ne s’annulent pas, mais dialoguent.
En cela, cette résidence laisse une trace durable. Les œuvres, les échanges et les liens tissés ne s’arrêtent pas à la clôture officielle. Ils continueront de circuler, de nourrir d’autres projets, d’autres regards. ART TO GO porte bien son nom : l’art y est en mouvement, prêt à voyager, à contaminer d’autres territoires et d’autres imaginaires.
Plus qu’une fin, les RICAC 2026 auront été un point de départ. Un rappel salutaire que la création artistique, lorsqu’elle accepte la multipolarité, devient un espace rare : celui où la complexité du monde n’est pas une menace, mais une richesse.
Chronique écrite à partir du discours de clôture de Kokou Ekouagou, Directeur artistique – Les RICAC 2026, Artiste plasticien | Consultant | Manager culturel
