MAWU SIKA, le poids de l’héritage et la promesse d’un grand cinéma
Avec MAWU SIKA, le réalisateur Steven AF signe une œuvre dense et profondément ancrée dans les réalités socioculturelles ouest-africaines. Porté par une affiche élégante et symbolique, le film s’impose d’emblée comme un drame familial et initiatique où se mêlent mémoire, transmission et quête d’identité.
Mawu-Sika raconte l’histoire d’une héritière de Nana-Benz, ces femmes emblématiques qui ont bâti leur pouvoir économique autour du commerce des pagnes. À la mort de sa mère, Mawu-Sika se retrouve face à un héritage aussi prestigieux que lourd à porter. Pour reprendre le commerce familial, elle doit affronter les non-dits, les secrets enfouis et les fantômes d’un passé soigneusement dissimulé. Ce voyage initiatique, autant intérieur que social, devient le fil conducteur d’un récit où la tradition dialogue avec la modernité, et où le destin d’une femme se confond avec celui d’un pan entier de la mémoire collective.

L’affiche officielle du film résume à elle seule cette tension dramatique. Trois femmes, droites et fières, vêtues de pagnes aux motifs éclatants, incarnent les différentes générations d’un même héritage. La composition visuelle, dominée par des couleurs chaudes et des textures textiles, rappelle l’importance du commerce du pagne non seulement comme activité économique, mais aussi comme symbole de pouvoir, de transmission et d’identité féminine. Cette esthétique soignée confirme l’attention particulière que Steven AF porte à l’image et à la symbolique visuelle.
Sur le plan narratif, Mawu-Sika s’inscrit dans une veine réaliste, mais jamais figée. Le réalisateur privilégie les silences, les regards et les tensions familiales pour construire son drame. Il évite le sensationnalisme au profit d’une approche plus intime, laissant les personnages évoluer dans toute leur complexité. Cette maturité dans l’écriture et la mise en scène confirme ce que beaucoup observent déjà : Steven AF fait indéniablement partie des meilleurs réalisateurs de sa génération dans le cinéma togolais et, plus largement, ouest-africain.
Cependant, malgré cette maîtrise artistique évidente, Mawu-Sika révèle aussi les limites structurelles auxquelles le réalisateur est confronté. Le manque de moyens financiers se fait parfois sentir, notamment dans l’ampleur des décors, la durée du film ou certaines ambitions narratives qui semblent volontairement contenues. Ce déficit de ressources empêche Steeven AF de déployer pleinement tout son potentiel cinématographique. Là où son regard et son écriture appellent des développements plus audacieux, la réalité de la production impose des choix de sobriété.
Pour autant, loin d’être un frein artistique, cette contrainte renforce parfois la sincérité du film. Elle oblige le cinéaste à aller à l’essentiel : les personnages, leurs conflits et leurs émotions. Mawu-Sika devient alors un film de conviction, porté par une vision claire et un engagement profond envers les histoires locales et les figures féminines fortes.
Mawu-Sika n’est pas seulement un nouveau film à inscrire au catalogue du cinéma togolais. Il est la preuve qu’une génération de réalisateurs, dont Steven AF est l’un des visages les plus prometteurs, possède le talent et la vision nécessaires pour hisser ce cinéma à un niveau supérieur. Il ne manque désormais qu’un véritable accompagnement financier et institutionnel pour permettre à ces créateurs de révéler toute l’étendue de leurs potentialités et d’imposer durablement leurs œuvres sur les scènes africaine et internationale.
