Étiquette : Terrorisme

  • Darmanin tend la main à Lomé

    Darmanin tend la main à Lomé

    Face à la montée des menaces sécuritaires en Afrique de l’Ouest, Paris et Lomé affichent une volonté commune de renforcer leur coopération judiciaire et stratégique.

    La coopération entre le Togo et la France dans les domaines judiciaire et sécuritaire connaît un nouveau coup d’accélérateur. En visite de travail, le ministre togolais de la Justice, Pacôme Yaovi Adjourouvi, a été reçu par son homologue français, Gérald Darmanin, pour des échanges centrés sur les défis sécuritaires et la consolidation des relations entre les deux pays.

    La rencontre, marquée par une poignée de main chaleureuse devant les drapeaux togolais, français et européen, a été rendue publique par Gérald Darmanin sur son compte X (anciennement Twitter). Le garde des Sceaux français a salué « un échange » avec le ministre togolais autour de « la coopération judiciaire entre nos deux pays », avant d’insister sur les enjeux liés « au terrorisme et aux ingérences ».

    À travers cette déclaration, Paris affiche clairement sa volonté de renforcer son partenariat avec Lomé dans un contexte régional particulièrement sensible. Depuis plusieurs années, le Togo fait face à une pression sécuritaire croissante dans sa région septentrionale, confrontée à la menace des groupes armés actifs au Sahel. Les autorités togolaises ont multiplié les initiatives pour renforcer les capacités des forces de défense et de sécurité, tout en consolidant les dispositifs judiciaires de lutte contre le terrorisme.

    La France, de son côté, cherche à maintenir une coopération stratégique avec plusieurs États ouest-africains malgré les bouleversements géopolitiques observés dans la sous-région. Dans plusieurs pays du Sahel, les relations avec Paris se sont fortement dégradées ces dernières années, ouvrant une période de recomposition diplomatique. Dans ce contexte, le Togo apparaît de plus en plus comme un partenaire stable et pragmatique aux yeux des autorités françaises.

    Au-delà des questions sécuritaires, cette rencontre traduit également une volonté de renforcer les échanges techniques entre les systèmes judiciaires des deux pays. La coopération pourrait concerner plusieurs domaines, notamment la formation des magistrats, la lutte contre la criminalité transnationale, la cybercriminalité ou encore le partage d’expertise judiciaire.

    La présence des drapeaux européens lors de cette rencontre n’est pas anodine. Elle illustre aussi l’intérêt croissant des partenaires européens pour la stabilité du golfe de Guinée, devenu un espace stratégique dans la lutte contre l’expansion des menaces terroristes vers les pays côtiers.

    En affichant publiquement son soutien au Togo, Gérald Darmanin envoie ainsi un signal politique fort : face aux défis sécuritaires et aux tentatives de déstabilisation, Paris entend maintenir une coopération étroite avec Lomé.

  • Face au terrorisme, le Togo serre les rangs

    Face au terrorisme, le Togo serre les rangs

    Entre soutien international, renforcement militaire et mobilisation des troupes au nord du pays, le Togo intensifie sa riposte face à la menace terroriste qui gagne du terrain dans la sous-région.

    Face à la menace jihadiste qui pèse de plus en plus sur ses frontières septentrionales, le Togo intensifie sa coopération sécuritaire avec ses partenaires internationaux. Cette dynamique s’est illustrée ces derniers jours à Lomé avec le soutien affiché de la Coalition islamique militaire contre le terrorisme, au moment où les autorités togolaises multiplient les initiatives pour consolider le dispositif de défense dans le nord du pays.

    La visite dans la capitale togolaise du secrétaire général de la Coalition islamique militaire contre le terrorisme (IMCTC), le général de division Mohammed Al-Moghedi, marque une nouvelle étape dans la coopération sécuritaire entre Lomé et cette organisation basée à Riyad. Reçu par le ministre de la Sécurité et de la Protection civile, Calixte Batossie Madjoulba, le responsable saoudien a échangé avec les autorités togolaises sur les moyens de renforcer la coordination dans la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent.

    Les discussions ont également porté sur la stabilité régionale dans un contexte où plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest restent confrontés à des attaques armées attribuées à des groupes jihadistes affiliés à Al-Qaïda ou à l’État islamique. Depuis plusieurs années, le nord du Togo subit une pression sécuritaire croissante en raison de la progression des groupes armés opérant dans la région sahélienne.

    Au-delà du cadre diplomatique, la coopération entre le Togo et l’IMCTC s’est traduite par une action concrète. Mardi, à Lomé, la coalition a officiellement lancé une initiative de fourniture d’équipements militaires destinés aux forces spéciales antiterroristes togolaises. Cet appui vise à améliorer les capacités opérationnelles des unités engagées sur le terrain, notamment dans les zones sensibles proches des frontières avec le Burkina Faso.

    Pour les autorités togolaises, ce soutien intervient à un moment crucial. Les attaques sporadiques enregistrées ces dernières années dans la région des Savanes ont poussé le gouvernement à revoir sa stratégie sécuritaire, avec un renforcement de la présence militaire et des investissements accrus dans les équipements de défense.

    Cette montée en puissance du dispositif sécuritaire s’accompagne également d’un engagement politique affiché au plus haut niveau de l’État. Il y a quelques jours, le président du Conseil, Faure Gnassingbé, s’est rendu dans le nord du pays pour rencontrer les forces de défense et de sécurité déployées sur le front. Cette visite hautement symbolique visait à galvaniser les militaires engagés dans les opérations de sécurisation et à réaffirmer la détermination des autorités togolaises face à la menace terroriste.

    Sur place, le chef des armées togolaises a salué l’engagement des soldats et insisté sur la nécessité de maintenir une vigilance permanente pour prévenir toute tentative de déstabilisation du pays. Cette présence auprès des troupes traduit la volonté du pouvoir togolais d’afficher une posture de fermeté dans un contexte régional marqué par l’instabilité.

    Le rapprochement avec la Coalition islamique militaire contre le terrorisme confirme également l’ambition du Togo de diversifier ses partenariats sécuritaires. Alors que les défis liés au terrorisme deviennent de plus en plus transnationaux, Lomé cherche à renforcer ses capacités grâce à une coopération accrue avec des organisations internationales et des pays alliés.

    Dans un environnement sécuritaire régional particulièrement tendu, les autorités togolaises espèrent ainsi consolider leur dispositif de défense afin de contenir durablement la menace jihadiste à leurs frontières nord.

  • Tchamonga, au cœur de la guerre invisible

    Tchamonga, au cœur de la guerre invisible

    Entre guerre asymétrique, menace terroriste grandissante et pression régionale, la visite de Faure Gnassingbé à Tchamonga révèle l’ampleur des défis sécuritaires auxquels le Togo est désormais confronté dans sa partie septentrionale.

    Dans un contexte régional marqué par une montée persistante des menaces sécuritaires, le président du Conseil et chef suprême des armées, Faure Gnassingbé, s’est rendu le 7 mai dernier sur le front nord du Togo, précisément à Tchamonga, au cœur de la zone de l’opération Koundjoaré. Une visite hautement symbolique et stratégique qui traduit la gravité des défis sécuritaires auxquels le pays fait face dans la région des Savanes.

    Officiellement, ce déplacement avait pour objectif de superviser les opérations militaires en cours, évaluer l’état de la sécurité et encourager les Forces de Défense et de Sécurité (FDS) engagées contre les groupes armés terroristes. Mais au-delà du discours institutionnel, cette présence présidentielle sur le terrain ressemble davantage à une immersion dans une guerre devenue complexe, mouvante et particulièrement éprouvante pour les soldats togolais.

    À Tchamonga, zone avancée située dans la bande frontalière est, les réalités du terrain sont loin des rapports administratifs. Les militaires engagés dans l’opération Koundjoaré font désormais face à une menace asymétrique difficile à contenir. Les groupes armés terroristes ont changé de stratégie : usage d’engins explosifs improvisés (IED), harcèlement nocturne, infiltration par le renseignement humain… L’ennemi ne tient plus une ligne de front identifiable. Il frappe, se disperse et exploite les failles d’un territoire vaste et difficile à contrôler.

    En s’attardant au Poste de Commandement Opérationnel, Faure Gnassingbé a pu mesurer l’usure physique et psychologique des troupes. Dans cette guerre de l’ombre, les besoins des soldats dépassent largement les équipements lourds. Derrière les discours sur les capacités opérationnelles se cachent aussi des préoccupations liées au quotidien : logistique, conditions de vie, rotations, soutien matériel et moral.

    Face aux soldats, le président du Conseil a promis une prise en compte progressive des besoins exprimés par les unités engagées. Il a également salué leur engagement dans la défense du territoire national. Le ministère de la Défense a indiqué qu’il a exhorté les militaires à faire preuve de vigilance, de détermination et d’un sens élevé du sacrifice afin de prévenir toute tentative de déstabilisation dans un environnement régional jugé préoccupant.

    Cette visite intervient alors que la pression sécuritaire s’intensifie dans le nord du pays. Longtemps concentrée sur certains axes centraux, la menace semble désormais se déplacer vers la partie orientale des Savanes, à proximité du Bénin, lui aussi confronté à des attaques djihadistes récurrentes, et d’un Burkina Faso toujours en proie à une forte instabilité.

    Le choix de Tchamonga n’est donc pas anodin. Il traduit un repositionnement stratégique des autorités togolaises face à l’évolution des risques sécuritaires dans la sous-région. En se rendant personnellement sur cette ligne avancée, Faure Gnassingbé a voulu envoyer un double message : rassurer les troupes sur le soutien de l’État et montrer à l’opinion que le pouvoir prend la pleine mesure de la menace.

    Mais cette visite relance également les débats politiques autour de la gouvernance sécuritaire du pays. Pour certains observateurs, elle marque surtout l’entrée en scène du nouveau président du Conseil dans son rôle de chef de guerre, cherchant à consolider son autorité à travers un pacte symbolique avec l’armée dans une période de fortes incertitudes régionales.

  • Togo : tour de vis contre l’argent sale

    Togo : tour de vis contre l’argent sale

    L’Assemblée nationale a adopté, vendredi 27 février, une nouvelle loi relative à la lutte contre le blanchiment de capitaux, le financement du terrorisme et la prolifération des armes de destruction massive. Voté lors de la deuxième séance plénière de la première session extraordinaire de 2026, le texte marque une étape décisive dans le renforcement de l’arsenal juridique togolais face aux flux financiers illicites.

    Présidée par Selom Klassou, la séance s’est tenue en présence de plusieurs membres du gouvernement, notamment Gilbert Bawara, Hodabalo Awaté et Badanam Patoki. Adopté en première lecture le 29 décembre 2025, le projet avait déjà reçu l’approbation du Sénat le 26 février dernier, ouvrant la voie à son adoption définitive.

    Pour les autorités, l’enjeu est à la fois sécuritaire et économique. Le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme sont perçus comme des menaces directes pour la stabilité nationale. « Le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme constituent des menaces réelles qui fragilisent les systèmes économiques, détournent des ressources destinées au développement et alimentent l’instabilité », a souligné le ministre de l’Économie.

    La nouvelle loi ambitionne ainsi de moderniser les mécanismes de surveillance et de renforcer les obligations de vigilance imposées aux entités assujetties, notamment les institutions financières et certains acteurs économiques. Les dispositifs de déclaration des opérations suspectes sont également consolidés, afin de mieux détecter et prévenir les circuits financiers clandestins.

    Un accent particulier est mis sur l’amélioration des procédures de gel des avoirs liés au terrorisme, dans le but d’accroître l’efficacité des sanctions. Pour le président de l’Assemblée nationale, le blanchiment de capitaux constitue « un mécanisme central du financement et de la pérennisation de la grande criminalité ». Il a mis en garde contre ces flux illicites qui, selon lui, « menacent de ternir la lumière de notre avenir » et agissent comme « des chaînes invisibles qui entravent l’essor de nos rêves communs ».

    Au-delà du renforcement des sanctions, le texte clarifie les responsabilités des différentes autorités compétentes et vise une meilleure coordination entre les acteurs nationaux engagés dans la lutte contre la criminalité financière. Par ce vote, les députés entendent envoyer un signal fort : le Togo affirme sa détermination à ne pas devenir un refuge pour les réseaux de finances illicites et à protéger durablement son économie.

  • Au Togo, une attaque d’ampleur rappelle la menace djihadiste

    Au Togo, une attaque d’ampleur rappelle la menace djihadiste

    Une centaine de combattants affiliés à Al-Qaida, en provenance du Burkina Faso, ont attaqué un poste avancé de l’armée togolaise dans le nord du pays.

    Jamais le Togo n’avait connu une attaque d’une telle ampleur. Le 20 juillet, au moins une centaine de djihadistes du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM, affilié à Al-Qaida) ont attaqué le poste avancé de l’armée togolaise à Kpinkankandi, dans le nord du pays, près de la frontière avec le Burkina Faso.

    Arrivés sur des motos et à bord de pick-up équipés de mitrailleuses de calibre 12,7 mm et 14,5 mm, faisant aussi usage de mortiers, ils ont mis en déroute les militaires des forces armées togolaises (FAT) et ont pris le contrôle des lieux pendant plus de trois heures avant de se replier en territoire burkinabé. Comme ils ont l’habitude de le faire au Sahel, ils ont pillé le camp et pris soin de diffuser des photos de leur butin : munitions, fusils d’assaut, lance-grenades, mitrailleuses, mortiers, ainsi que deux véhicules 4 x 4.

    Le bilan est lourd mais encore incertain. Dans sa revendication, le GSIM évoque six soldats tués, tandis qu’une source officielle togolaise sous le couvert de l’anonymat évoque, elle, une « douzaine de militaires tués, plusieurs blessés et une cinquantaine de djihadistes neutralisés ». A en croire d’autres sources sécuritaires, ces chiffres seraient toutefois « sous-estimés ».

    Trois jours après l’assaut contre le poste de Kpinkankandi, où huit soldats avaient déjà été tués en mai 2022, ni le gouvernement ni l’état-major n’avaient officiellement réagi. « C’est l’attaque la plus complexe que nous avons subie, tant par son envergure que par les moyens utilisés par les terroristes », se contente de glisser un collaborateur du président togolais, Faure Essozimna Gnassingbé.

    Omerta sur la situation sécuritaire

    Dans ce pays dirigé depuis près de vingt ans par le fils de Gnassingbé Eyadema, qui fut lui-même au pouvoir de 1967 à 2005, le silence est la règle à tous les étages. Encore plus qu’ailleurs, l’armée y mérite son surnom de grande muette. L’omerta règne sur la situation sécuritaire dans le nord du pays, sous pression constante de groupes djihadistes venus du Burkina Faso depuis une première attaque, en novembre 2021, dans la région septentrionale des Savanes.

    Les autorités ne communiquent jamais sur leurs pertes hormis quelques rares déclarations, comme celle du président qui avait reconnu lors d’une interview, en avril 2023, qu’une quarantaine de membres de forces de défense et de sécurité et « à peu près une centaine » de civils avaient été tués.

    Pour tenter de contenir cette menace croissante le long de ses 120 kilomètres de frontière avec le Burkina Faso, Lomé a rapidement déployé un important dispositif militaire, l’opération « Koundjoaré » forte de quelque 2 000 hommes. Malgré cet effort important, le Togo pâtit de la déliquescence de l’Etat burkinabé, incapable d’enrayer la progression des groupes djihadistes sur son territoire. En conséquence, les incursions djihadistes se poursuivent sur le sol togolais, endeuillant l’armée et parfois les populations. Au grand dam de M. Gnassingbé qui a, assure son entourage, fait de ce péril extérieur sa priorité.

    Depuis l’adoption, le 19 avril, d’une nouvelle Constitution contestée faisant passer le pays d’un régime présidentiel à un régime parlementaire, les Togolais n’élisent plus le président de la République au suffrage universel direct. Les pleins pouvoirs seront désormais confiés à un président du conseil des ministres, élu par les membres du Parlement sans limitation de mandats, dont beaucoup anticipent qu’il sera Faure Gnassingbé une fois ce changement institutionnel entré en vigueur, d’ici au début de 2025.

    Un « coup d’Etat constitutionnel », selon ses opposants, pour lui permettre de continuer à diriger le pays pour une durée indéterminée – selon la précédente loi fondamentale en vigueur, l’actuel chef de l’Etat n’aurait pu briguer qu’un seul et dernier mandat en 2025. Lors des dernières élections législatives, le 29 avril, son parti, l’Union pour la République (Unir), a obtenu 108 sièges députés sur 113.

    Source : lemonde.fr/afrique

  • Dans le nord du Togo, l’endettement s’écrit au féminin

    Dans le nord du Togo, l’endettement s’écrit au féminin

    Reportage · Dans le nord du Togo, une zone touchée par l’insécurité liée aux attaques djihadistes, la situation économique devient de plus en plus difficile, et les femmes en sont les premières victimes. Nombre d’entre elles qui ont contracté des prêts pour créer leur entreprise sont tombées dans la spirale de l’endettement auprès des organismes de microfinance.

    Une main sur le pilon, une autre sur le menton. À l’ombre d’un manguier, Yempaab Kolani, la quarantaine, semble ne plus avoir la force de continuer à piler les noix de karité dans le mortier. Nous sommes à Todjoate-Lambounte, à 17 km au nord-est de la ville de Dapaong, dans le nord du Togo. Il y a quelques années, c’était au moulin qu’elle les écrasait. Aujourd’hui, elle ne peut plus se le permettre. « Je ne peux plus amener les noix au moulin parce que la quantité n’est pas assez importante et il me faut limiter les dépenses pour espérer un peu de bénéfice. Depuis deux ans, il est pratiquement impossible pour les femmes d’aller dans la forêt pour récolter les noix de karité de peur de sauter sur une mine ou d’être capturées par les groupes armés. Du coup, le prix de la noix est devenu très cher et, dans le même temps, j’ai perdu plus de la moitié de mon capital. Depuis l’avènement de la crise sécuritaire, je me bats juste pour pouvoir rembourser les mensualités de mon crédit », explique-t-elle. Son histoire ressemble à celle de beaucoup de femmes de la région des Savanes.

    Dans cette région située à l’extrême nord du Togo, plus de 65 % des habitants vivent au-dessous du seuil de pauvreté d’après les  résultats de l’Enquête harmonisée sur les conditions de vie des ménages (EHCVM). Et ici comme ailleurs, la pauvreté se conjugue d’autant plus au féminin.

    Les femmes sont en première ligne de l’économie togolaise. Elles sont commerçantes, agricultrices, transformatrices de produits locaux, coiffeuses, tisserandes ou encore couturières. Elles représentent 57 % des personnes actives dans le commerce au Togo, d’après le ministère de l’Action sociale et de la Promotion de la femme. Mais elles travaillent pour la plupart dans le secteur informel et sont soumises à de nombreux aléas économiques. Et quand elles possèdent une micro-entreprise, elles rencontrent souvent des difficultés pour la gérer : faible bancarisation, manque d’éducation financière, faible capacité de remboursement… Dans ce contexte, les institutions de microfinance restent souvent leur seul moyen de s’en sortir.

    LA MICROFINANCE COMME DERNIER REMPART

    Les conditions d’ouverture et de maintien d’un compte, l’éloignement des établissements bancaires (souvent concentrés dans les chefs-lieux de régions) ou encore l’analphabétisme expliquent le fait qu’une grande partie des femmes, surtout en milieu rural, ne disposent pas de compte en banque. « Au début de mes activités, j’avais ouvert un compte courant à Ecobank, confie Lalle Tani, propriétaire d’une unité de transformation agroalimentaire à Dapaong. Je l’alimentais régulièrement. Puis à un moment, mes activités ne marchaient plus, or chaque mois la banque fait des prélèvements pour les frais de tenue de compte. Un jour, on m’a envoyé de l’argent pour les activités d’une association dans laquelle je milite. La banque m’a prélevé près de 50 000 FCFA [76 euros], j’ai dû m’endetter pour compléter la somme et, depuis, il n’y a plus eu de mouvement sur ce compte. En février, la banque m’a appelée pour comprendre pourquoi il n’y avait plus de mouvements sur le compte. Je leur ai expliqué que je traversais une situation économique difficile. Le peu que je gagne ne me permet pas d’épargner. » Mais qu’elles soient commerçantes, artisanes ou agricultrices, les femmes ont besoin de faire des emprunts pour développer leurs activités.

    À Kpeguidjini, un village situé à une quinzaine de kilomètres au nord de la commune de Tône 1, Tchampoua Nassani, 41 ans, maraîchère, explique comment la microfinance s’est imposée à elle :

    J’ai voulu ouvrir un compte à l’Union togolaise de banque, sur proposition du conseiller agricole de notre secteur. Lorsque je me suis fait accompagner pour prendre des renseignements, il m’a été demandé, entre autres, ma carte nationale d’identité, une pièce que je n’ai pas. Pour l’établir, il me fallait mon acte de naissance. Malheureusement, mon père, comme la plupart des hommes de son époque, ne faisait pas faire d’acte de naissance pour les filles. Je suis rentrée déçue ce jour-là : une journée perdue et des dépenses inutiles pour le transport. Après, j’ai partagé mon souci à une voisine qui m’a suggéré d’aller voir une microfinance. Et depuis, j’ai mon compte à la Caisse mutuelle d’épargne et de crédit de Tidonte, qui m’octroie du crédit de temps en temps pour mes activités.

    Au Togo, l’histoire de la microfinance date des années 1960. La Fucec, la plus grande coopérative financière, est née en 1969. Le secteur s’est rapidement développé dans les années 2000 avec l’avènement de plusieurs autres institutions de microfinance ayant pour objectif l’accès des services financiers aux personnes défavorisées. Dans la région des Savanes, les plus présentes sont la Fucec-Togo, la Coopec-Sifa, l’UCMECS et la Coopec-AD. La majorité de ces institutions de microfinance a tendance à privilégier les femmes dans l’octroi de crédits. Raison avancée : elles seraient plus fiables et plus disciplinées. Pour les accompagner, la Coopec-Sifa les organise en groupements. Leurs membres bénéficient de sensibilisations et de formations en éducation financière sur une période de trois à quatre mois avant l’octroi des crédits.

    DES TAUX D’INTÉRÊT DÉMESURÉS

    Selon la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), le taux d’intérêt maximal est de 24 % dans les microfinances. Dans celles de la région des Savanes, il va de 4 à 16 % selon les types de crédits, contre 8 % maximum dans les banques. Ces taux sont démesurés pour les emprunteuses, surtout dans cette région classée la plus pauvre du pays. Au marché de Dapaong, Bibata Koanda, revendeuse de beurre de karité, se désole : « 16 % d’intérêt, je trouve cela exorbitant. Je n’arrive plus à vendre à cause de la crise sécuritaire, et depuis je n’arrive pas à rembourser mon crédit alors que l’échéance est arrivée à terme depuis six mois. »

    Du côté des institutions de microfinance, les responsables avouent être conscients de cette situation mais disent faire face à des contraintes qui ne permettent pas d’envisager une baisse des taux. « Nous avons conscience qu’il faut octroyer le crédit à un faible taux d’intérêt mais nous sommes confrontés à l’indisponibilité des ressources, indique Phillipe Fori, le directeur de la Coopec-Sifa. Nous sommes implantés dans une région pauvre où il est impossible de faire le recyclage des épargnes parce que l’épargne est faible. Il faut alors aller emprunter à la banque à 8 % d’intérêt. Pour espérer couvrir nos charges, il faut faire une marge d’au moins 8 %. Voilà ce qui justifie les 16 %. »

    Dans la région des Savanes, beaucoup de femmes élèvent seules leurs enfants. Toutes les charges du ménage reposent sur leurs épaules : alimentation, soins de santé et scolarité, etc. « Nous faisons des efforts, nous avons la volonté mais nous semblons faire du surplace. Dès que nous obtenons un crédit et que le mari est mis au courant, il n’assume plus ses responsabilités, explique Youossa Namepine, cultivatrice à Doupkergou, un village de la préfecture de Tandjoare. C’est avec cet argent qu’il faut payer les frais de scolarité des enfants, les soigner quand ils sont malades, acheter les condiments, aller au moulin, etc. Face à toutes ces charges, il est difficile de faire prospérer une activité génératrice de revenus afin de rembourser le crédit. »

    À Tantoga, bourgade située à une dizaine de kilomètres au nord de Korbongou (chef-lieu de la commune de Tône 4), Boudanlengue Kolani, 49 ans, est revendeuse de tchakpalo, une bière locale à base de sorgho. Le visage marqué par une vie de dur labeur, elle se lamente, les mains crispées sur son pagne :

    Le jour où j’ai obtenu mon premier crédit [30 000 FCFA au taux de 16 %, NDLR], mon enfant est tombé malade. J’ai dépensé la totalité à l’hôpital parce que mon mari n’avait rien. Pour ne plus rester les bras croisés, je suis allée acheter un sac de mil à crédit. À chaque vente, il fallait rembourser à la commerçante, et à la fin du mois il fallait verser la mensualité au niveau de la microfinance. C’était intenable. Si certaines femmes ont réussi à se soustraire de la précarité, il faut noter aujourd’hui que beaucoup d’emprunteuses s’enfoncent de plus en plus dans un cycle d’endettement.

    UNE CRISE SÉCURITAIRE AGGRAVANTE

    Il y a trois ans, quand le nord du Togo a commencé à être frappé par les violences des groupes djihadistes venus du Burkina Faso voisin, les activités économiques des femmes ont été plombées. La préfecture de Kpendjal, la plus touchée par la crise sécuritaire, est pourtant l’un des greniers céréaliers de la région (céréales, mais aussi sésame, bois de chauffe, charbon de bois, bétail, volaille, etc.). À Dapaong, les grandes commerçantes sont pour la plupart des grossistes de céréales qui dépendent du Kpendjal. Depuis l’attaque qui a visé un camion du marché de Koundjoaré (commune de Kpendjal 1) le 22 juillet 2022, elles craignent pour leur vie. Elles ont cessé de se rendre dans la plupart des marchés de la préfecture du Kpendjal. Leurs activités commerciales sont en berne, et le remboursement des crédits contractés devient impossible.

    Aujourd’hui, des femmes qui ont dû fuir les violences ont tout perdu. « C’est une situation qui a des répercussions sur la vie de notre structure. Aujourd’hui, c’est plus de 60 millions de FCFA que nous avons perdus », confie un haut responsable d’une institution financière implantée dans la région, qui ne souhaite pas révéler son identité ni celle de son établissement. À la Coopec-Sifa de Dapaong, Philippe Fori se désole lui aussi de cette situation : « Aujourd’hui, la plupart de nos groupements traversent des difficultés de remboursement. Nous avons 4,75 % de crédits impayés », assure-t-il.

    Dans le nord du Togo, quelques voix s’élèvent pour contester l’opportunité de continuer de prêter de l’argent aux femmes qui ne répondent plus aux critères ordinaires de solvabilité. Sylvain Nassandja, opérateur économique dans l’immobilier à Dapaong, estime qu’il faut arrêter de les enfoncer :

    Une commerçante de céréales était venue me voir pour que je lui prête la somme de 300 000 FCFA pour satisfaire à une commande d’un fournisseur. Elle a promis de me rembourser dans un délai de trois semaines au plus tard. Je n’ai pas hésité à lui donner l’argent parce que je la connaissais très bien. Après un mois, elle ne m’avait pas remboursé. Au bout de deux mois, elle a avoué qu’en réalité elle avait utilisé la somme que je lui avais prêtée pour rembourser un crédit dans une microfinance et qu’elle attendait le déblocage d’un nouveau crédit avant de me rembourser. Comment pourra-t-elle se tirer d’affaire ?

    « DIFFICILE DE SORTIR DU CYCLE DE L’ENDETTEMENT »

    De tels témoignages sont légion. Dans le village de Sidiki (8 km au sud-est de Dapaong), le chef Yentougli Tame peut en témoigner : « Il est difficile de sortir de ce cycle d’endettement. Les crédits obtenus auprès des microfinances servent à rembourser d’autres contractés auprès des particuliers. Pour rembourser 100 000 FCFA par exemple, on emprunte 50 000 FCFA chez une personne, 30 000 chez une deuxième et 20 000 chez une troisième… avec des intérêts minimaux de 4 % par jour ! Dès que le nouveau crédit est débloqué, il faut faire le tour pour rembourser. Et à l’arrivée, on se retrouve à la case de départ. » Le chef du village constate que « beaucoup de femmes fuient le foyer pour aller travailler dans les mines d’or au Ghana ou dans les débits de boissons au Burkina Faso ».

    À Cinkassé, une ville togolaise située à la frontière avec le Burkina, une employée d’une institution de microfinance de la place s’indigne, sous couvert de l’anonymat : « Parfois, des femmes plus nanties profitent de ce système en assistant aux réunions de microcrédit, proposant ainsi de prêter de l’argent aux membres en difficulté… avec un intérêt allant jusqu’à 5 %. » « Il m’arrivait parfois de gagner jusqu’à 100 000 FCFA par jour » grâce aux intérêts, confie une usurière dans la même ville.

    Entre les menaces des microfinances et le harcèlement des créanciers de toutes parts, Monique (prénom d’emprunt), mère de deux filles dont la plus jeune n’est âgée que de 7 mois, a dû fuir son foyer. Redoutant la réaction de son époux qui l’a déjà aidée plusieurs fois à payer ses dettes, elle a profité de son absence pour s’en aller, nuitamment, abandonnant les enfants à leur grand-mère. « C’est au bout de trois semaines de recherche que nous avons appris qu’elle était au Mali, employée comme femme de ménage dans une société minière tenue par des Chinois », confie Eugène, son mari, un instituteur de la commune de Tône 2.

    Source: afriquexxi.info

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